Société. Tout comprendre au « fiasco » XPN, le logiciel de la police à 257 millions d’euros mais inutilisable
Le Monde a révélé cette semaine l’échec du projet XPN. Ce logiciel devait faciliter le travail des forces de l’ordre, mais c’est l’inverse qui s’est produit, avec un préjudice estimé à 257,4 millions d’euros par la Cour des comptes. Explications.
« Gabegie hors norme », « naufrage administratif », « incroyable gaspillage d’argent public », « fiasco »… Les termes utilisés par la presse et par les syndicats de police pour qualifier le projet XPN sont sévères. C’est aussi le cas d’un document de la Cour des comptes, daté du 16 octobre dernier et dévoilé par Le Monde cette semaine.
Cette ordonnance de 500 pages, rédigée par la magistrate en charge de l’instruction à la chambre du contentieux, revient sur l’échec d’XPN, un programme informatique qui devait faciliter le travail des policiers. Développé depuis une décennie, l’outil est toujours inutilisable, à cause de nombreux dysfonctionnements. Il aurait déjà coûté 257 millions d’euros, selon la Cour des comptes. On vous explique comment c’est arrivé.
Des chicaneries « de niveau cour d’école »
Reprenons depuis le début. Lorsqu’elles rédigent un acte lors d’une enquête (procès-verbal, auditions, perquisitions, saisies, interpellations, garde à vue, etc.) pour le transmettre à la justice, les forces de l’ordre utilisent un logiciel de rédaction des procédures pénales. Aujourd’hui, la police nationale passe en « grande partie » par le Logiciel de rédaction de procédures de la police nationale (LRPPN).
Mais, comme les services de l’État le soulignent dans un récent projet d’achat public, LRPPN est devenu « un outil à la technologie obsolète », inadéquat pour « prendre le virage numérique ». Son remplacement par un logiciel plus moderne est envisagé dès 2014, relate Le Monde. Le développement du nouveau programme est lancé dès l’année suivante.
Au départ, le projet est envisagé comme un outil commun à la police et à la gendarmerie, qui dispose de son logiciel maison. Le service de technologie et des systèmes d’information de la sécurité intérieure est chargé de mener une première réflexion. Une commissaire de police y est nommée en tant de cheffe de projet en mars 2016, malgré son inexpérience en la matière. Elle est épaulée par la société Capgemini.
Mais très vite, les choses se gâtent : des tensions apparaissent et la gendarmerie se désengage. Un acteur du projet, cité par la Cour des comptes, évoque de chicaneries « de niveau cour d’école », relève Le Monde. La direction générale de la police nationale (DGPN) assure désormais seule la maîtrise d’ouvrage.
Un outil pas adapté aux réalités du métier
Le projet, dénommé d’abord LRP4, est d’emblée critiqué – au point qu’une consultation est organisée par l’administration en 2017 pour lui trouver un nouveau nom, indique Le Monde. Objectif : faire participer et voter les policiers pour favoriser « l’acceptation » du programme informatique. C’est le terme Scribe (pas le plus populaire) qui est retenu.
Ce qui ne suffira pas à sauver le projet. Pannes fréquentes, pertes de temps, manque d’ergonomie… En plus d’être trop tourné vers la production de statistiques, l’outil en cours de développement est jugé inadapté aux besoins des enquêteurs. À titre d’exemple, il faut « 17 clics pour intégrer un PDF » sur le logiciel et il est « impossible d’intégrer des fichiers supérieurs à 5Mo sans dégrader leur qualité », note la Cour des comptes. Quand des photos excèdent cette taille, elles « deviennent alors inexploitables par les magistrats ».
À ces dysfonctionnements techniques s’ajoutent des problèmes organisationnels. La Cour des comptes décrit un projet « au contenu mal défini » et une « gouvernance éclatée ayant conduit à la dilution des responsabilités ». Le Monde pointe des lourdeurs bureaucratiques, avec de trop nombreux comités aux réunions sporadiques.
Six personnes mises en cause
Après des années de développement, Scribe est un échec. Le programme change encore de nom en 2022 pour se relancer et devient XPN. Trois ans plus tard, il est toujours inutilisable, selon nos confrères. Dans son ordonnance, la Cour des comptes mentionne « des irrégularités comptables significatives » et conclut à une « faute grave » ayant causé un « préjudice financier significatif ». Coûts de développement, des missions d’appui, de la perte de temps des enquêteurs… La douloureuse s’élève à 257,4 millions d’euros.
Six personnes – dont deux anciens directeurs de la police et deux anciens secrétaires généraux du ministère de l’Intérieur – peuvent être tenues responsables de ce gros raté, selon les Sages. Charge désormais à la chambre du contentieux de se prononcer sur l’existence d’infractions (à savoir « violation des règles de contrôle budgétaire » et « défaut d’organisation et de surveillance »), voire de prononcer des sanctions. XPN est-il définitivement enterré ? Son déploiement n’est pas prévu avant le troisième trimestre 2028. Un calendrier « ambitieux » selon la Cour des comptes.


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